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Tambora, le volcan qui a bouleversé l’Histoire

Le 7 novembre 2017 par Doc Seven (1 794 vues)

La plus impressionnante éruption volcanique que l’être humain ait jamais connue est celle du Tambora en 1815, sur l’île indonésienne de Sumbawa. 10 000 morts directs, 100 000 dans la région. Y a pas comparaison, c’est beaucoup plus efficace qu’un tsunami de mélasse. Pas le genre à faire dans la dentelle. Le volcan s’est tellement déchaîné qu’il a carrément perdu sur le coup 1 tiers de sa hauteur et enseveli toute l’île sous plusieurs mètres de cendres, en mode Pompéi du Pacifique…

Le sommet du Mont Tambora aujourd’hui, un cratère de 6km de diamètre, 1000m de profondeur – Wikimedia Commons

Tu es convaincu que cela n’arrive qu’aux autres et que tu es bien à l’abri devant ton ordi ? Oui et non. Niveau volcans, on est relativement safe en France, je te l’accorde. En revanche, on oublie souvent que sur notre belle Terre, tous les éléments et les continents sont connectés entre eux et qu’un seul évènement déclencheur peut entraîner par effet de domino toute une suite de perturbations climatiques, économiques, sociales et politiques. C’est exactement le cas de l’éruption du Tambora, l’exemple même de l’effet papillon (enfin un gros méchant papillon quand même) dont les dommages collatéraux catastrophiques ont entraîné de véritables bouleversements historiques dans le monde entier.

Retour au 10 avril 1815 sur l’île de Sumbawa. Tout le monde vaque à ses tâches quotidiennes jusqu’à ce que le volcan commence à dégager d’épais nuages de fumée. Sur le coup, personne ne s’inquiète, et vu l’état de la recherche en volcanologie à l’époque, on comprend que personne n’ait vu le pire venir. En une semaine, la population de l’île est décimée et des ethnies entières disparaissent à jamais. Quant aux survivants des régions voisines, impossible pour eux de cultiver ni de pêcher quoique ce soit pendant des années tellement le volcan a souillé la terre et la mer de particules toxiques.

La localisation du Mont Tambora (les zones en rouge représentent l’épaisseur du nuage de cendre après l’éruption, de 1 à 30 cm au plus proche du volcan) – Wikimedia Commons

C’est par là que notre effet domino commence. Les vagues d’eau polluées par le Tambora arrivent jusqu’au Golfe du Bengale dès l’année suivante et, manque de chance, ses propriétés chimiques favorisent la prolifération de la bactérie du choléra, une espèce de méga gastro à laquelle on survivait au mieux 2 semaines avant de mourir de déshydratation. Mais ce n’est pas tout. À cette catastrophe humanitaire dramatique s’ajoutent d’étranges changements climatiques : températures anormalement élevées, succession de sècheresses et d’inondations… Pendant 2 ans, la météo s’acharne sur tout le sous-continent indien, des rives de l’Inde au fin fond du Bangladesh, et cause, en plus du choléra, de terribles famines liées aux récoltes désastreuses.

Et ce n’est là que le début de cette histoire, qui fait passer le nuage radioactif de Tchernobil pour une petite chochotte : au moment de l’éruption, le Tambora propulse 60 millions de tonnes de dioxyde de soude en pleine stratosphère et un immense nuage d’acide sulfurique voile le ciel de la majeure partie du globe au point d’en changer la couleur !
Tout l’hémisphère Nord se prend des perturbations climatiques en pleine poire sur plusieurs décennies, et on parle de 1816 comme de « l’année sans été ». Des orages déchaînés par ci, des déluges par-là, même pas le minimum syndical en soleil, et un froid totalement anormal.

La carte des témpératures (négatives !) en Europe durant l’été 1816 – Wikimedia Commons

Le triste scenario bengali se déploie à l’échelle de toute l’Europe et ne tarde pas à atteindre le continent américain : les récoltes catastrophiques entraînent de terribles famines et la moitié de la population européenne souffre de la faim, au point de manger du pain aux copeaux de bois ! Histoire que la situation soit vraiment apocalyptique, les commerçants, soldats, et autres pèlerins ramènent en souvenir d’Asie la bonne vieille épidémie de choléra, qui décime d’autant mieux la population qu’elle est déjà affaiblie par la malnutrition. L’épidémie se propage jusqu’en 1835 et devient le véritable fléau du XIXème siècle en Europe et aux Etats Unis.

La grande famine de 1817, peinte par Anna Barbara Giezendanner – Wikimedia Commons

Le cataclysme agit alors comme un véritable accélérateur de l’Histoire. Rien qu’à Londres, le choléra fait 30 000 morts… La « Grande Puanteur », petit nom donné à l’époque aux odeurs crados des eaux usées, arrive jusqu’aux fenêtres du conseil municipal qui ne peut alors plus ignorer la situation : un réseau d’évacuation sous-terrain est construit pour évacuer le problème. Pour la première fois de l’Histoire, les gouvernements européens sont donc amenés à concevoir de véritables politiques publiques et humanitaires pour aider au progrès social, ou du moins éviter le pire.

Sur le modèle de Londres, les principales villes européennes se dotent ainsi d’un réseau d’égouts au cours du XIXème siècle, ce qui marque un progrès sanitaire et technique absolument déterminant. Si en Allemagne, Guillaume 1er gagne en popularité en ordonnant la distribution générale de pain et de pommes de terre, ce n’est pas le cas de ses confrères français et anglais qui s’attirent la colère de leurs sujets. Et ce d’autant plus que certaines émeutes sont réprimées dans un bain de sang, comme le célèbre massacre de Peterloo en 1819, où une manifestation pacifique est matée à coups de sabre. À l’ancienne quoi. La violence de la classe dirigeante anglaise est alors prise en flag et ce traumatisme entraîne la mise en place d’un régime plus libéral. Les conséquences historiques ne sont pas des moindres Outre-Atlantique, où la faim et la maladie déclenchent la première vague migratoire de l’histoire des États Unis : des milliers de réfugiés économiques et écologiques abandonnent leur ferme à l’Est et se lancent dans la conquête de l’Ouest… La suite, on la connaît.

L’éruption du Tambora, déjà sidérante en elle-même, l’est encore plus par les catastrophes écologiques en chaîne qu’elle a déclenchée dans le monde entier et sur des dizaines d’années, au point d’influer le cours de l’Histoire… et ce n’est pas pour te faire flipper, mais sache que le Tambora est toujours actif, et les scientifiques n’arrivent toujours pas à prévoir quand aura lieu la prochaine éruption. Quoiqu’il en soit, en ces temps où les changements climatiques causés cette fois par l’Homme commencent sérieusement à se faire sentir et font redouter des catastrophes naturelles plus intenses et d’importantes migrations écologiques, le cas du Tambora a de quoi nous faire réfléchir…

 

Ouvrages intéressants sur le sujet : 
L’année sans été – Gillen D’Arcy Wood
1816, l’année sans été – Michel Vauchez
Tambora, the eruption that changed the world (Anglais !) – Gillen d’Arcy Wood

Commentaires - 5 Ajouter un commentaire

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Jack
7/10/2017 à 8h55
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Histoire très très très passionnante. Merci à DocSeven et Margaux de nous donner ces anecdotes qui sont très intéressante surtout comment cela influence l'Histoire.
    Sasha
    11/10/2017 à 18h42
     Répondre
    T'as raison Jack, Doc fait un taf de fou pour nous tous, bravo et merci à toi Doc Seven ;)
Kyllian
11/10/2017 à 19h00
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Doc seven fais un tafe de ouf continue
joris
7/11/2017 à 17h59
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sa n'a pas crée des tsunami et des tremblement de terre important ?
Gwen
29/11/2017 à 4h45
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Merci Doc, super article vraiment intéressant. Notre comportement vis à vis de l'environnement fait réfléchir quand on voit une telle réaction en chaine sur un événement "isolé" (bon c'est vrai que dans la région ils sont gâtés, je pense au Krakatoa). En tout cas sacré timing, deux semaines après la publication de l'article, voilà Bali et le volcan Agung, tenons nous un nouveau prophète ;)...