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Guillaume Le Gentil, scientifique maudit

Le 5 octobre 2017 par Doc Seven (1 705 vues)
C’est vrai qu’il a l’air gentil – Wikipedia

Si je te dis M32, M36 ou encore M38, tu penses sushis, brochettes ou makitori ? Oui mais pas seulement ! Avant de nous appâter dans les restos japonais, ces jolis petits noms sont ceux d’amas d’étoiles et autres galaxies découverts par Guillaume Le Gentil, qui comme son nom pourrait le faire croire, n’était pas un roi de France oublié quelque part entre Louis II le Bègue et Louis V Le Fainéant, qui eux par contre ont vraiment régné et visiblement pas sans quelques petites maladresses. Né en 1725, Guillaume Le Gentil se destine d’abord à une carrière religieuse, mais très vite son intérêt se tourne vers les étoiles. Passionné, il peut passer des heures à regarder la voûte céleste à travers son télescope, et c’est naturellement qu’il embrasse finalement la carrière d’astronome. Pour le meilleur et surtout pour le pire.

Car c’est sans compter la malchance incroyable qui colle aux basques de ce scientifique, dont la course après Vénus se transforme en remake pathético-loufoque de L’Odyssée d’Homère

Comme beaucoup de ses confrères, Guillaume Joseph Hyacinthe Jean-Baptiste Le Gentil de la Galaisière de son nom complet (et je ne le répéterai pas deux fois), rêve de connaitre avec la plus grande précision possible la distance entre la Terre et le Soleil. A l’époque, tu l’imagines bien, les astronomes disposent d’un éventail de moyens assez réduits. Pour réaliser son projet, une seule et unique méthode s’offre à Guillaume : se servir du passage de Vénus devant le Soleil, appelé « transit de Vénus », évènement rarissime qui se produit par paire de 8 ans mais seulement une fois par siècle. Autant être sur le coup, surtout vu l’espérance de vie moyenne de l’époque.

Le transit de Vénus, beaucoup moins fréquent que celui de ton intestin – Wikipédia

La méthode est assez rudimentaire : on se base sur l’heure de début du transit à un point A qu’on a calculé à l’avance et on va se poster à un point B, si possible à l’autre bout de la Terre, dans le but de mesurer la différence d’heure de début du transit entre les 2 endroits choisis. A partir de là, tu prends une règle, du papier et un crayon pour faire ce qu’on appelle une triangulation et autres calculs (voir illustration ci-dessous, si comme moi, tu ne parles pas triangulation tous les matins). Fastoche, quoi.

La « figure ci-dessous », qui perso ne m’avance pas beaucoup plus…

Pour être sûr de maximiser les chances de succès, Guillaume Le Gentil choisit Pondichéry, à l’époque sous domination française, et se donne même une marge confortable pour son voyage puisqu’il quitte la France 15 mois avant le jour J. Une marge pas si démesurée que ça quand on sait qu’en ces temps anciens, ni les avions ni le canal de Suez ne permettaient de rejoindre l’Inde autrement qu’en contournant tout le continent africain pour se farcir des courants un brin capricieux par endroits. Or là encore, notre astronome a tout prévu puisqu’il est à bord du must du bateau à voiles de l’époque : la frégate Le Sylphide, connue pour sa rapidité.

Mais notre brave Guillaume a eu beau tout calculer au mieux, il ne pouvait pas prévoir que la politique internationale allait légèrement contrarier ses plans : alors qu’il était sur le point d’arriver à destination, l’équipage apprend que la Guerre de Sept ans vient d’éclater et que la France et l’Angleterre se disputent à feu et à sang leur part du gâteau dans la colonie indienne. Le bateau fait aussitôt demi-tour, mais notre doux rêveur n’en désespère pas moins de réaliser son projet à bord, à défaut d’avoir pu accoster.

Le Pitt (Angleterre) attaquant le navire français le Saint-Louis, le 29 septembre 1758 près de Pondichéry – Wikimédia Commons

Le 6 juin 1760, Guillaume est au taquet et le ciel est parfaitement dégagé. Vénus est bien au rendez-vous, mais manque de bol, le bateau a été pris durant toute la durée de son transit (soit environ 8 heures) dans des eaux si agitées que le bateau n’a cessé de tanguer dans tous les sens. Dans ces conditions, c’est tout bonnement impossible de produire une mesure précise… Un point dépité, on l’imagine, Guillaume Le Gentil est toutefois plus déterminé que jamais à honorer son prochain rendez-vous avec Vénus fixé 8 ans plus tard. Pour cela, il décide carrément de rester sur place en attendant le prochain transit puis se balade dans le coin histoire de passer le temps à sa manière, genre en cartographiant l’ensemble de la côte Est de Madagascar. Comme ça, pour le fun.

L’année 1768 arrive enfin et Guillaume décide d’observer le transit de Vénus depuis Manille, capitale actuelle des Philippines qui appartenait alors au royaume d’Espagne. Un poil paranos, les autorités soupçonnent alors Guillaume d’espionnage et le congédient gentiment. Survient ensuite ce qui est probablement le seul coup de chance de notre astronome : Pondichéry est entre temps redevenue française et il peut donc enfin atteindre sa destination première, au terme d’une petite décennie de péripéties !

Port de Pondichéry au 18ème siècle – Wikimedia Commons

Arrivé sur place dès mars 1768, il a même le temps de se construire son petit observatoire et de s’y caler en attendant tranquilou le nouveau transit de Vénus, le 3 juin 1769. Fin prêt pour son ultime rendez-vous, les choses s’annoncent au mieux car le ciel est parfaitement dégagé depuis quelques jours. Mais une nouvelle fois, le sort s’acharne et la météo joue contre lui : pendant toute la durée du transit, le ciel est entièrement recouvert de nuages qui rendent caduques toute observation…

Guillaume Le Gentil sait alors que malgré toutes les épreuves endurées et en ayant pris toutes les précautions possibles, la dernière chance de sa vie de pouvoir réaliser son projet vient de lui passer inexorablement sous le nez. Un coup de massue pour notre pauvre homme, qui comme on peut le comprendre, tombe direct en dépression.

Lorsqu’il commence à sortir la tête de l’eau, il décide alors d’entamer son voyage de retour. Comme si le destin ne lui en avait pas déjà assez fait baver, le bateau sur lequel il embarque est pris dans une violente tempête et débarque à l’arrache sur l’île de la Réunion, où Guillaume doit attendre qu’un navire espagnol veuille bien récupérer l’équipage et le mener enfin à bon port.

Tel Ulysse enfin rentré à Ithaque, il arrive chez lui, bredouille, certes, mais sain et sauf, 11 ans et demi après son départ. La surprise est alors de taille pour Guillaume Le Gentil, mais dans le mauvais sens du terme : aucune de ses lettres n’étant arrivées à destination en ces temps troublés, on l’a déclaré mort depuis un bail ! L’ensemble de ses biens a donc été distribué à ses héritiers et son siège à l’Académie Royale des Sciences attribué à un de ses confrères.

Heureusement, l’épopée insolite et invraisemblable de malchance de Guillaume a quand même droit à un happy ending… Au terme d’années de procès, il récupère au moins son siège à l’Académie et ses rendez-vous manqués avec Vénus ne l’empêcheront pas de rencontrer l’amour et de couler des jours plutôt paisibles jusqu’à sa mort en 1792…

 

Ouvrages intéressants sur le sujet:
Voyage dans les mers de l’Inde. Tome 1 – Guillaume le Gentil (1779)
Voyage dans les mers de l’Inde. Tome 2 – Guillaume le Gentil (1779)

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Archi
11/10/2017 à 22h57
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"il est à bord du must du bateau à rames de l’époque : la frégate" Très intéressant, mais la frégate n'est pas un bateau à rames, mais à voile, comme on le voit dans le tableau .
    Florent Mariaud
    12/10/2017 à 12h27
     Répondre
    Merci pour cette précision, c'est corrigé !