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Bernard Moitessier, le vagabond des mers du sud

Le 7 décembre 2017 par Doc Seven (1 558 vues)
Bernard Moitessier en pleine méditation sur son bateau – Wikipedia

Dans le petit monde de la voile, c’est une légende. Bernard Moitessier est l’un des tous premiers hommes de l’histoire à n’avoir navigué sans autre but que le plaisir pur et simple de la navigation. Car Bernard Moitessier n’est pas un explorateur, un compétiteur, ni même un chercheur de trésor ou de records… C’est tout simplement un amoureux inconditionnel des voyages en haute mer.

 

Mais cela n’empêche pas que des records, il en possède à la pelle. Le plus impressionnant reste sans doute celui de la traversée à la voile, en solitaire et sans escale, la plus longue de l’Histoire : 300 jours de navigation pour 69 367 kilomètres parcourus. Mais avant de vous parler des incroyables périples de cet aventurier hors du commun, il faut connaître l’homme.

Bernard Moitessier voit le jour en 1925 au Viêt Nam, qui faisait encore partie intégrante de l’empire colonial français. Il y passe toute son enfance, et mène une existence proche de la population locale, dont la culture de la simplicité et du travail de la terre forge une grande partie de sa vision du monde. Mais très vite la seconde guerre mondiale éclate, et toute la famille Moitessier est faite prisonnière des Japonais, qui envahissent l’Indochine dès 1940. Alors en captivité, il est à deux doigts de se faire tuer pour avoir esquivé la gifle d’un officier japonais… C’est à cette époque qu’il comprend que son avenir sera marin, et solitaire. La société humaine l’a fortement déçu.

Bernard concrétise finalement ses projets en 1951, quand il rachète et retape une vieille jonque qu’il baptise le Snark. Premier objectif : rejoindre l’Australie… Quand il quitte le Viet Nam, Bernard embarque avec lui un sextant pour seul instrument de navigation, dont il ne sait même pas se servir ! Je l’ai qualifié d’aventurier tout à l’heure, tu vois que le terme n’est pas volé… Mais son premier voyage va tourner court, puisqu’il tente de passer le détroit de Malacca sans l’accord des autorités indonésiennes, qui l’arrêtent et le renvoient en Indochine.

L’itinéraire emprunté par le Snark, premier bateau de Bernard Moitessier – Wikimédia Commons

Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas une première expérience ratée qui va calmer les ardeurs aventurières du jeune Bernard Moitessier. A peine rentré chez lui, il rachète un nouveau bateau, et repart en mer. Cette fois-ci, Bernard veut traverser l’océan Indien… Il réussit tant bien que mal à rejoindre les îles Diego Garcia, à mi-chemin entre la péninsule malaise et le Madagascar, et s’y échoue en pleine nuit. Son bateau est alors en pleine décrépitude, complètement irrécupérable.

La deuxième aventure de Bernard Moitessier, à bord du Marie-Thérèse en 1952 – Wikimédia Commons

De là, il se fait rapatrier vers l’île Maurice, où il reste pendant 3 ans… Cependant, aussi agréable soit la vie mauricienne, l’appel du large est trop puissant. Moitessier se lance alors dans la construction d’un nouveau bateau pour rejoindre l’Afrique du Sud, puis les Antilles, de l’autre côté de l’Atlantique ! Alors qu’il est en mer, après une troisième nuit blanche d’affilée, Bernard s’endort contre son gré et fait naufrage sur l’île de Saint-Vincent…

La traversée de l’Atlantique à bord du Marie-Thérèse II – Wikimédia Commons

Encore une fois, il ne va pas s’attarder bien longtemps. Alors qu’il est en train de construire une nouvelle embarcation et traverser une nouvelle fois l’Atlantique, il trouve un emploi sur un pétrolier qui le conduit jusqu’en France. Quand Bernard Moitessier débarque à Paris, on est en 1958, il vient d’avoir 33 ans, et a déjà parcouru des dizaines de milliers de kilomètres à travers les océans. Fort de son expérience unique, Bernard Moitessier se lance dans la rédaction d’un livre qui compilerait toutes les aventures rocambolesques qu’il a vécues jusqu’alors. En 1960, Vagabond des Mers du Sud inonde les rayons des librairies métropolitaines… Grâce à ce best-seller, la France entière fait la connaissance de ce navigateur autodidacte, et tombe sous le charme de son audace. Et pourtant, ce n’est rien comparé aux exploits que Bernard Moitessier s’apprête à réaliser…

Pour commencer, il se marie en 1962 et reprend la mer avec sa femme, Françoise, pour un voyage de noces grandeur XXL. Partant de Marseille, ils traversent le détroit de Gibraltar, en direction des Canaries où ils font escale quelques semaines, avant de poursuivre leur route vers les Antilles. Ils franchissent alors le canal de Panama, avec en ligne de mire l’archipel des Galapagos, où le couple passe quelques semaines à explorer la faune et la flore uniques qui peuples ces îles reculées. S’en suit une nouvelle traversée du Pacifique sud jusqu’en Polynésie française, où les deux tourtereaux se posent quelques mois. Pour rentrer en France, ils décident de passer par le cap Horn, au sud de la Patagonie, pour remonter ensuite tout l’océan Atlantique… Une « route logique », comme ils l’appellent, qui va leur permettre de battre le record de la plus longue traversée à la voile et sans escale, avec 126 jours de mers pour 26 328 kilomètres de parcourus.

La « route logique » de Bernard Moitessier, à bord du Joshua – Wikimédia Commons

Mais Bernard Moitessier n’est toujours pas rassasié. A peine rentré en France, il prépare déjà un nouveau tour du monde en solitaire, sans escale. Apprenant qu’un Anglais du nom de Bill King s’est lancé dans une aventure similaire, le Sunday Times se propose d’organise une course au règlement très simple. Chacun partira entre le 1er juin et le 31 octobre du port anglais de son choix ; il suffira ensuite de boucler le tour du monde par les trois caps (Horn, Leewin et Bonne Espérance), sans toucher terre et sans assistance. Le gagnant remportera un chèque de 5 000 livres sterling, et le trophée du Golden Globe.

Au départ réticent, Bernard Moitessier finit par accepter mais, attaché à sa solitude, refuse catégoriquement d’emporter une radio à bord.
Il part finalement le 22 août 1968 de Plymouth, longe la côte africaine, et franchit une première fois le cap de Bonne-Espérance, la pointe sud de l’Afrique. Loin d’être dans un esprit de compétition, Bernard Moitessier entend bien profiter de la navigation, et prend son temps pour traverser l’océan indien. Pour lui, « le bateau c’est la liberté, pas seulement le moyen d’atteindre un but ».
Malgré son état d’esprit radicalement anti-compétitif, son talent de navigateur lui permet de passer le cap Leewin, au large de l’Australie, puis le cap Horn en tête de la « course ».

Alors que tout le monde l’attend en vainqueur, Bernard Moitessier passe pour la seconde fois le cap de Bonne-Espérance, et catapulte avec un lance-pierre un message sur un cargo : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme ». Le 21 juin 1969, trois mois et trois jours après cet épisode, après avoir traversé une nouvelle fois l’océan Indien, passé le cap Leeuwin une deuxième fois, mis quatre fois les mâts dans l’eau au cours d’une tempête, Bernard Moitessier renonce à passer une nouvelle fois le cap Horn, et s’arrête au port de Papeete, en Polynésie française. Il explose ainsi son précédent record obtenu avec sa femme : plus d’un tour du monde et demi, en solitaire, sans toucher terre.

« La longue route », trajet qui a permis à Bernard Moitessier de rentrer dans l’Histoire – Wikimédia Commons

Deux ans plus tard, il publie La longue route, dans lequel il narre ces 300 jours passés en mer, et lègue tous les droits de son livre au pape afin « d’aider à la reconstruction du monde ». Lui qui n’était même pas croyant…
En Polynésie, il fait la rencontre de Tom Neale, qui vit seul et en autarcie dans un atoll complètement isolé de la civilisation. Mais ça, c’est une histoire pour un autre article…

La tombe de Bernard, au cimetière du Bono, dans le Morbihan – Wikimédia Commons

Beaucoup pourrait encore être dit sur ce fabuleux personnage, qui nous a quitté en 1994 à l’âge de 69 ans. Son mode de vie, sa philosophie et ses engagements politiques sont aujourd’hui des références pour bon nombre de militants écologistes. Chacun de ses livres furent des succès commerciaux sans précédent dans le domaine de la navigation, pour la perspective nouvelle sur le monde que leur lecture nous confère. Au final, Bernard Moitessier était un personnage haut en couleur, attachant, dont histoire ne peut réellement laisser indifférent.

Pour aller plus loin :
La longue route : Seul entre mers et ciels, de Bernard Moitessier
Vagabond des mers du sud, de Bernard Moitessier
Cap Horn à la voile : 14216 milles sans escale, de Bernard Moitessier
Tamata et l’alliance, de Bernard Moitessier
Voile, mers lointaines, îles et lagons, de Bernard Moitessier et Véronique Lerebours Piegonnière

Commentaires - 1 Ajouter un commentaire

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SOULA
29/01/2018 à 21h27
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superbe article!