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Le palais idéal du facteur Cheval

Le 4 octobre 2017 par Doc Seven (1 472 vues)

Construire un palais de 12 mètres de haut et 26 mètres de long tout seul, avec des cailloux ramassés sur ton chemin et sans rien connaître en architecture, cap ou pas cap ? Ferdinand Cheval, lui, l’a fait. Et pas qu’à moitié. Facteur de son état, ce passionné un brin obsessionnel a passé 33 ans à mettre sur pieds l’œuvre de sa vie, le Palais Idéal, dans une petite ville de la Drôme.
Mix totalement improbable et spectaculaire de temple indien, égyptien, ou encore de château fort médiéval, le tout est assemblé de manière tellement insolite que de son vivant, tout le monde prend le facteur Cheval pour un déglingué du ciboulot. Rira bien qui rira le dernier : en 1969, ce chef d’œuvre unique dans l’histoire de l’architecture est classé Monument Historique.

Avoue qu’on n’en voit pas tous les jours, des façades pareilles… – Wikimédia Commons
Le facteur Cheval peint par Coco – Wikimedia Commons

Difficile à croire, mais cette œuvre n’aurait jamais existé si le chemin de Ferdinand Cheval n’avait pas croisé celui d’une pierre, mais pas n’importe quelle pierre ! Une particulièrement jolie, et capricieuse aussi, puisqu’elle manque de faire trébucher notre bon vieux Ferdinand qui rentre de sa tournée postale du jour en traînant des pieds.

Tel un coup de foudre à Notting Hill, ce jour d’avril 1879 sera celui d’une rencontre un chouïa étrange entre un facteur et des cailloux…
Quoique mari et père de 2 filles, le facteur développe dès lors une passion compulsive et littéralement envahissante pour ses cailloux bien aimés, sélectionnés et ramassés lors de ses tournées pour leurs formes atypiques.

 

D’abord dans sa poche, puis dans un panier, Ferdinand y va finalement à coups de brouette et les gens du coin commencent sérieusement à douter de la santé mentale du brave gars qui leur distribue le courrier ; et j’avoue que je les comprends.

Mais c’est ignorer l’incroyable source d’inspiration et l’imagination totalement débordante dont dispose notre architecte improvisé. Car nous sommes alors au temps où la classe aisée voyage beaucoup, et envoie les toutes premières cartes postales, apparues 5 ans avant la construction du Palais Idéal. Contrairement à toi, petit veinard qui lit cet article, il n’y a ni télévision, ni internet, même les appareils photos sont loin d’être accessibles au commun des mortels et pas même aux journaux, dans lesquels on ne trouve encore que des dessins ou des gravures. En tant que facteur, Ferdinand Cheval est aux premières loges et les images qu’il distribue chaque jour, venues des 4 coins du monde, nourrissent son imaginaire un brin survolté des plus beaux monuments de la planète.

La façade ouest du palais – Wikipedia

Fort du constat selon lequel la nature fait de la sculpture sans le savoir en créant des cailloux dignes de Michel Ange, Ferdinand se dit que lui aussi peut très bien devenir architecte sans la moindre notion en la matière. Il se lance alors à 43 ans dans son projet titanesque : il passe toutes ses nuits à imaginer le palais de ses rêves, qu’il construira seul, pierre après pierre, ou plutôt caillou après caillou, à partir de 1879. En 1912, au terme de 10 000 journées de travail, Ferdinand Cheval a 76 ans et vient d’achever une œuvre unique au monde.

Et il a construit tout ça, tout seul ! – Wikimedia Commons

Fidèle à son premier amour, notre facteur romantique a réservé à son cailloux coup de cœur, qu’il appelle « la pierre d’achoppement », un emplacement central, au cœur de la terrasse qui surplombe son indescriptible édifice.

La fameuse pierre avec laquelle tout a commencé… – Wikipedia

Mêlant des styles venus des 5 continents, on y trouve un temple de la nature aux grottes et cascades peuplées d’animaux en veux-tu en voilà, une miniature de mosquée, de chalet suisse, un temple indou ou encore des sculptures représentant César, Vercingétorix et Archimède… un énorme fourre-tout qui ne ressemble à rien, voilà de faire grincer les dents de ses contemporains qui crient à l’hérésie.

Un palais qui raconte une histoire… – Wikipedia

Mort et enterré depuis 1929 dans un tombeau construit à cet effet dans son palais, notre facteur un brin mégalo suscite pourtant dès les premières années après sa mort l’admiration des artistes surréalistes et même de Picasso, excusez-le du peu. Mais bon, de là à ce que cet ovni architectural entre dans le Panthéon des Monuments Historiques, il y a un énorme pas, qui ne sera franchi qu’en 1969 grâce à l’acharnement d’André Malraux. Alors Ministre de la Culture, il va contre l’avis de tous ses collègues qui trouvent que « l’ensemble est hideux ».
Pas gagné. Son argument ? Cet édifice est la seule et unique œuvre architecturale au monde à relever du courant artistique appelé « art naïf » et mérite à ce titre d’être protégée et connue du grand public. Indices, chez toi, pour identifier une œuvre d’art naïf si jamais tu en croises une : la peinture, sculpture ou architecture concernée est généralement l’œuvre d’un artiste autodidacte qui volontairement ou non, se fiche pas mal de tous les diktats techniques hérités de la Renaissance, les perspectives, les échelles, les dimensions, le réalisme des couleurs… bref de tout ce qui pourrait rendre l’œuvre « cohérente » et politiquement correcte. Les œuvres d’art naïf, comme celles du Douanier Rousseau ou de Georges Dubuffet, ressemblent donc davantage à des dessins d’enfant qu’à un Léonard de Vinci.

Qui ne rêve pas de palmiers en pierre chez soi ? – Wikimedia Commons

Naïf ou pas, le travail pharaonique du facteur Cheval, qui est allé envers et contre tous jusqu’au bout de son rêve insolite, est maintenant reconnu à sa juste valeur, au point d’avoir inspiré à Nils Tavernier un biopic actuellement en tournage sur le site même du Palais Idéal…

 

Ouvrages intéressants sur le sujet:
Le Palais Idéal du Facteur Cheval – Clovis Prévost, Claude Prévost et Jean-Pierre Jouve (2016)
Palais idéal du facteur cheval – Gérard Denizeau (2011)
À la poursuite du facteur Cheval – Gérard Manset (2008)
L’énigme de la manie. La passion du facteur Cheval – Paul-Laurent Assoun (2010)

Commentaires - 2 Ajouter un commentaire

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Lécuillier
11/10/2017 à 18h34
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Totalement incroyable ce palais, je l'ai déjà visité, habitant dans la région lyonnaise mais cet article m'a donné envie d'y retourner ! Merci Doc pour tout ça, ton site est génial, je vais commander tes 2 livres ce soir.
    Oui
    28/10/2017 à 18h43
     Répondre
    Pareil :) Je n'habite pas loin.