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Hashima, de l’île des tortures à l’île fantôme

Le 6 décembre 2017 par Doc Seven (1 281 vues)

L’Histoire n’est vraiment pas juste… Si je te dis Nagasaki, je parie que ça te parle direct. Forcément, quand on s’est pris une bombe nucléaire qui a éradiqué d’un coup 35 000 personnes sur à peine 400 m2, c’est pas bien compliqué d’entrer (tragiquement) dans l’Histoire. Toujours est-il qu’à 20 km de là, une île aujourd’hui déserte du nom de Hashima a elle aussi une sacrée histoire à raconter…

L’île d’Hashima, au sud-ouest du Japon – Wikimédia Commons

Pour être tout à fait exact, Hashima est l’ancien nom de la ville, auquel on préfère aujourd’hui Gunkanjima, littéralement « l’île navire de guerre », parce que certains lui trouvent un petit air de ressemblance avec les navires de l’armée japonaise impériale. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, hein. En même temps, l’avantage des îles désertes c’est qu’on les appelle comme on veut, personne sur l’île viendra chipoter.

Sur cette photo, on voit mieux l’aspect « navire de guerre » je trouve – Wikimédia Commons

Malgré sa faible notoriété actuelle, Hashima n’a jamais laissé indifférent quiconque sait voir sa beauté atypique, ou plus particulièrement celle de son sous-sol. Si bien qu’au sommet de sa popularité, l’île est la surface la plus densément peuplée du monde avec plus de 180 000 habitants au km2 ! Mais comme les histoires d’amour finissent mal en général, Hashima est délaissée aussi vite qu’elle a été conquise : retour à la case départ. Enfin pas tout à fait. Parce que je ne sais pas ce que tu en penses, mais c’est quand même vachement plus classe d’être une île fantôme qu’une île déserte…

Tout commence en 1810, lorsque de petits malins découvrent un incroyable trésor sur Hashima : un gisement de houille, sorte de charbon qui était alors la principale source d’énergie mondiale et le véritable moteur de la Révolution Industrielle alors en plein essor. Un peu comme si on trouvait un gisement de pétrole sur l’île de Ré sans savoir que le pétrole ça pollue, en gros.

Une très grosse aubaine dont se saisit le groupe Mitsubishi qui ne fait rien moins qu’acheter toute l’île en 1890 pour y installer son industrie et ses ouvriers. Pas encore pour faire les voitures que tu connais aujourd’hui, mais ça viendra assez vite une fois que le groupe aura racheté pour sa pomme tous les gisements alentours. Toujours est-il que du jour au lendemain, notre île déserte se transforme en véritable métropole industrielle au top de la branchitude : outre les équipements miniers et administratifs, des immeubles d’habitation, des écoles, des commerces, des aires de jeu pour enfants et un hôpital sortent de terre.

Hashima vue d’en haut – Wikimédia Commons

Pour pouvoir être à la hauteur des ambitions qu’on place en elle, ou plutôt sur elle, la belle Hashima se fait carrément offrir un lifting intégral : si l’île préserve sa forme générale d’origine, plusieurs travaux d’agrandissement colossaux ont été menés entre 1899 et 1930. Le résultat : Hashima a presque doublé sa superficie en 30 ans pour atteindre ses mensurations actuelles, plutôt modestes, de 480 mètres de long sur 160 mètres de large. En guise de finitions, on aménage également à ses pieds des digues et des quais en béton. Hashima est donc semi-artificielle, à la différence des îles Uros au Pérou, entièrement fabriquées par l’Homme.

Ainsi pimpée, notre île prospère tant et si bien qu’elle absorbe un véritable déferlement de population de la fin de la Seconde Guerre Mondiale jusqu’aux années 1960. En 1950, l’île est pleine à craquer et atteint le pic de 5300 habitants pour seulement 6 hectares et des brouettes de superficie !
Mais avant d’avoir pu dire ouf, Hashima subit un terrible effet boumerang : dès le début des années 1970, les chocs pétroliers et le déclin du charbon font dégringoler l’économie de l’île au point qu’en à peine 4 ans, l’île est totalement désertée…

Aujourd’hui, Hashima n’est plus qu’un champ de ruines laissées à l’abandon – Wikimédia Commons

Derrière l’histoire de ce retournement de situation spectaculaire se cache, tu t’en doutes bien, de petites tâches d’encre, ou plutôt de charbon. Car si les tours d’habitation en béton avaient de fortes capacités d’accueil, on se demande quand même comment 5000 personnes pouvaient vivre dans des conditions décentes sur à peine 500 mètres de long… Sous couvert de modernité et de prospérité, le quotidien des mineurs et de leur famille n’était guère plus enviable que celui de leurs confrères européens, puisqu’une famille de 4 personnes minimum était contrainte de vivre dans à peine 10 à 12 m2, sans même évoquer le cauchemar des conditions de travail dans la mine…

Un passé glauque qu’on ressent de plein fouet en se baladant dans les décombres – Wikimédia Commons

Mais une tâche encore plus sombre hante la mémoire d’Hashima. Si tu es malin, tu auras remarqué que dans mon histoire, on ne sait pas clairement ce qui se passe sur l’île entre les années 1930 et 1945. Et pour cause, ce n’est que depuis 2012 qu’un rapport officiel du gouvernement a reconnu y avoir commis de sombres crimes de guerre pendant la Seconde Guerre Mondiale. Alors que la Corée est sous occupation japonaise, 800 travailleurs forcés sont expédiés de force sur l’île, dont plus de 120 y laisseront leur vie. Quant à ceux qui pensaient pouvoir s’échapper, ils sont rattrapés illico et soumis à des formes de tortures hardcore.

La nature commence à reprendre ses droits – Flickr

Heureusement, les années ont atténué cette page sombre de l’histoire de l’île, qui depuis 2009 est accessible au public (sauf typhon inopiné) et cet incroyable décor de ruines en béton lézardées sur lequel la nature a repris ses droits en inspire plus d’un.

D’ailleurs, à y regarder de plus près, les images d’Hashima te rappellent quelque chose et il te semble les avoir déjà vues quelque part alors que tu ignorais totalement son existence… ?

C’est que tu as sans doute vu Skyfall et/ou Inception, qui dans le premier cas comporte des vues générales de l’île.

Quant au film de Christopher Nolan, il reconstitue carrément Hashima sur ordi et y plante le décor du paradis perdu des personnages campés par Léonardo Di Caprio et Marion Cotillard. On comprend facilement pourquoi Nolan s’est tourné vers Hashima, dont l’histoire torturée correspond tout à fait à celle du couple… Voilà à quoi on reconnaît les grands réalisateurs : le souci du détail !

 

Pour aller plus loin :
Gunkanjima, l’île cuirassée, de Yves Marchand
Gunkanjima: Japanese Stunning Views, de Akatsuking (anglais)
HASHIMA (DVD)
Hashima, de Taiji Matsue (japonais)

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