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L’art des tranchées : des bagues en éclat d’obus

Le 6 octobre 2017 par Doc Seven (2 885 vues)

Nous avons déjà parlé de l’art avec des poils, maintenant place à l’art des Poilus. Outre la peur, la faim et la maladie, un autre fléau hantait aussi les Poilus, les soldats de la Première Guerre Mondiale : l’ennui.  Entre deux attaques, bombardements, ou lorsqu’un temps de repos (tout relatif comme tu peux l’imaginer) leur était accordé, l’attente était parfois interminable.

Il s’agissait alors de tuer le temps plutôt que l’ennemi, avant de repartir en première ligne à l’assaut du No-Man’s Land. Du coup, un véritable artisanat de guerre se développe dès 1914 avec les moyens du bord : briquets, couteaux, objets de culte, etc., utilisés ensuite par les soldats dans leur vie quotidienne, qui était plus que rudimentaire… Ils passaient des journées accroupis dans un tas de boue insalubre en priant pour qu’un obus ne vienne pas leur fendre casque et tête.

Des soldats belges en train de s’adonner à leur artisanat – Wikimedia Commons

Mais une autre facette, c’est le cas de le dire, de cet artisanat poilu est assez peu connue et pourtant remarquable : des bagues, véritables trésors d’ingéniosité chargés d’émotion, ont été produites par milliers dans les tranchées. Fabriquées à partir de restes de munitions en aluminium, elles pouvaient parfois servir de porte-bonheur aux soldats, mais étaient surtout destinées à leurs fiancées, épouses ou marraines de guerre (la patriote dévouée qui joue la maman/petite amie de substitution en entretenant une correspondance avec les soldats isolés).
Par leur portée sentimentale, les motifs qui ornent ces bagues sont tous chargés de symboles gravés à même le métal : cœur, fleur, fer à cheval, croix de guerre ou même portrait miniature du visage d’un Poilu. Un certain Guillaume Apollinaire, qui, quoique polonais, avait insisté (si, si, ça existe) pour rejoindre le front de son pays d’adoption, avait lui-même envoyé une bague accompagnée de ces vers, devenus célèbres, à sa marraine de guerre :

« Ah Dieu, que la guerre est jolie,
Avec ses chants, ses longs loisirs,
Cette bague, je l’ai polie,
Le vent se mêle à vos soupirs. »

Bagues confectionnées par des poilus à partir de fusées d’obus allemands, de clous, de boutons… – Wikimedia Commons

Bien sûr, tu vas me dire que c’est bien mignon tout ça, mais comment on fait concrètement pour trouver assez de métal, le faire fondre et le travailler quand on vit dans une tranchée en 1914 ? Bonne question.
Pour ce qui est de la matière première, les poilus se fournissaient directement chez l’ennemi en récupérant les fusées des obus allemands après chaque attaque. Fusées qui avaient l’avantage, en plus de fournir du métal gratos, d’être plus riches en aluminium que leurs homologues françaises ou anglaises. Or il se trouve que l’aluminium, même s’il n’est pas des plus classes pour une bague de fiançailles, est un des métaux les plus faciles à travailler : malléable, peu oxydable, il chauffe rapidement et se moule facilement.

Pour ce qui est de la quantité, vu l’orgie d’obus balancée d’un côté comme de l’autre en 4 ans de guerre, tu imagines bien que les soldats avaient largement matière à combler leur ennui. En guise de moule, les Poilus ramassaient un quelconque objet cylindrique, genre bout de pétard ou de baïonnette, et plaçaient à l’intérieur un bâton qui fasse approximativement la taille d’un doigt. Avec les restes de bois de la cantine, ou à défaut de la brique ou autre craie, on trouvait de quoi faire fondre le métal dans sa gamelle, sa cuiller ou autre casque fauché à l’ennemi, pour verser ensuite le liquide dans le moule, comme l’illustre cette gravure d’époque.

France pittoresque

Une fois le métal refroidi, la bague est travaillée exclusivement à l’agilité du couteau. Assez bluffant quand on voit la précision de certaines ciselures ou motifs sculptés !
Plus étonnant encore est l’engouement commercial que suscite ces bagues « Made in front » alors qu’elles n’étaient au départ que de modestes témoignages d’amour et d’affection des Poilus à leurs proches. Il faut dire qu’en réalité, les poilus ne sont pas les premiers à avoir l’idée de fabriquer des bagues à partir de débris d’obus.

Dès 1917, des exposition sur l’art des tranchées – Wikimedia Commons

Déjà en 1870, pendant le conflit franco-allemand qui précède la Première Guerre Mondiale, la Maison Froment-Meurice, le nec plus ultra de l’orfèvrerie parisienne, avait surfé sur le filon avec une collection de bagues patriotiques confectionnées à partir de restes d’obus tombés sur la capitale. Le business repart dès 1914, mais cette fois auprès d’un public plus populaire et à la différence près que les objets, s’ils sont fait de brics et de brocs, ont d’autant plus de valeur qu’ils sont fabriqués des mains des Poilus. L’occasion pour l’Etat d’instrumentaliser à des fins de propagande cet art insolite afin de prouver par l’exemple l’ingéniosité et la bonne santé morale des soldats au front et de censurer d’autant plus facilement la réalité épouvantable de leur quotidien. Quoiqu’il en soit, pour 45 à 75 centimes la bague, le cours variant en fonction de l’intensité des bombardements, c’était toujours ça de pris pour les poilus dont les bagues insolites et infiniment touchantes nous donnent définitivement plus envie de faire l’amour que la guerre…

 

Ouvrages intéressants sur le sujet:
Les objets du tabac de la Grande Guerre: Artisanat de tranchée – Patrice Warin et Amandine Pigeon (2009)
Artisanat de Tranchée : Tome 2 – Patrice Warin (2007)
1914-1918 : Artisanat et souvenirs de tranchées – Collectif d’auteurs (2015)

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t.couhailler
6/10/2017 à 19h21
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Comment tu fais pour poster des articles aussi longs et avoir encore le temps pour réaliser tes vidéos ? Ca me dépasse mdr
    Henri
    12/10/2017 à 18h53
     Répondre
    Je ne comprends pas aussi ??
nolan bret
7/10/2017 à 1h55
 Répondre
wow super article. j'adore ce que tu fait. mais je me demande pourquoi la vidéo que tu à fait pour promouvoir ton site est (non disponible).
Nicolas Moine
14/10/2017 à 19h37
 Répondre
Superbe article, il n'y pas que des bagues qui étaient fabriquées à partir des obus d'ailleurs, des verres ou biens d'autres objets... Certains étant même sans réelle fonction comme une des fusées d'obus sculptées par mon arrière arrière grand père, toujours conservée dans mon salon :)
Enzo
7/11/2017 à 19h07
 Répondre
Tu sais si il en existe toujours en circulation ?