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Louchébem, l’argot que tu parles sans le savoir

Le 5 décembre 2017 par Doc Seven (1 822 vues)

Le Louchébem, ou plutôt Loucherbem pour les puristes, késako ? Non, il ne s’agit pas d’un fromage moulé à la louche ni d’un coin paumé du fin fond de notre belle France, mais d’un langage codé utilisé par les bouchers depuis le XIXème siècle, dont certains mots sont passés dans notre argot courant. De quoi faire vibrer le badass qui sommeille en toi.

Parce qu’il fallait bien une image de présentation… – Viméo

Car oui, si tu avais vécu au début du XIXème siècle, ton boucher n’aurait pas tout à fait le même parcours de vie que celui qui te fournit aujourd’hui en saucisses et filets mignon. En ce temps, manier le couteau importait plus qu’être fin connaisseur en barbaque. Et quels meilleurs experts en la matière que les détenus fraichement sortis du pénitencier ? Aussi insolite que ça puisse paraître, les abattoirs de Paris recrutaient directement à la sortie des prisons… Et à l’époque, des abattoirs aux boucheries, il n’y a qu’un pas, ou plutôt quelques lames de couteau.

Un truc de bouchers à la base… – Viméo

D’où notre fameux argot, dont les premiers termes ont été retrouvés dans les écrits d’un forçat du bagne de Brest datant de 1821, dont le but était de communiquer sans que les matons ne puissent rien y pomper. C’est ainsi que le Louchébem, né dans les prisons, devient la langue officielle des abattoirs de Paris et de Lyon pour finir dans la bouche de tous les bouchers de France et de Navarre sous la forme d’un argot propre et codifié qui permet de sortir toutes les vacheries possibles sur ses clients sans se faire griller.

Une pratique qui gagnerait à être remise au goût du jour dans les open space, te dis-tu… ? Eh bien comme tu as une bonne tête, je vais te donner la formule secrète pour communiquer incognito avec tes collègues (ça marche aussi pour les repas de famille ou autres situations pesantes) : tu prends un mot, par exemple jargon, tu retires la première lettre que tu remplaces par un -l (ou tu le rajoutes si la première lettre est une voyelle) et tu ajoutes à la fin du mot le suffixe de ton choix parmi -em/ème, -ji, -oc, -ic, -uche, ou –ès, suffixes courants au XIXème dans l’argot parisien. Tu mélanges un bon coup et tu obtiens : l + argon + ji, soit largonji. D’où le terme de loucherbem : c’est le mot boucher converti en louchebem… D’où le nom de base de cet argot : le largonji des louchébems.

La professionnalisation du métier et l’essor de la grande distribution ayant fait leur œuvre, l’argot des bouchers n’est aujourd’hui pratiqué que par les vieux de la vieille, que les nouvelles recrues auront sans doute du mal à comprendre. Mais loin d’être une langue morte, certains mots du louchébem ont survécus au point qu’on utilise sans le savoir au quotidien des mots et expressions de louchébem. Tu ne vois pas lesquels ? Bah loufoque (fou), par exemple, ou encore en loucedé (en douce)…

Plus sérieusement, cette forme d’argot a été interprétée par les artistes comme un moyen d’émancipation vis-à-vis de l’orthographe conventionnel, voire comme un moyen d’émancipation tout court. C’est ainsi que dans la chanson Sale argot du groupe IAM, le chanteur Akhénaton rappe un couplet entier en Louchébem, que je te laisse le plaisir de traduire :

Akhénaton en plein rap louchébem à la fête de l’Humanité en 2014 – Wikimédia Commons

Lutem lonnaicès le lowflem, lactiquetem ledem larjebem lalesem algorem
Lerchechem lapem les loblèmesprem lecmic
Liffekès le lonsem et lesterem lelaxerem lutem laissem
Larseillemic landem les leinevem lusqu’àjem la lormic
IAM une lachinemic à lavagérem
Landem les loursecès y’a des lophétrem à laflérem
Lutem leuvem ludem lurepem lartiécès
AKH lentem lonnedem à la laissecès
Lanleguem ledem lafiquantrem et leucsem
Laintenanmic luplem latiquanprem
Lessem lourpem les laivrem lettecem lusiquemic
Lésignédem lourpem laireplem aux lanatiquefem

Bon, je te l’accorde, le parler louchébem demande un petit temps d’adaptation, mais te voilà en tous cas prêt à répliquer si ton boucher demande à son collègue de te servir un lorceaumic de liftecbé loirnoque !

Pour aller plus loin :
– Larlépem-vous louchébem ? : L’argot des bouchers de David Alliot
– Les fables de La Fontaine en louchébem de Christophe Mérel

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