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Le prank pictural de Lolo l’âne

Le 30 novembre 2017 par Doc Seven (901 vues)

Tu as sans doute déjà entendu parler d’impressionnisme, de cubisme, voire d’expressionnisme. Mais connais-tu l’excessivisme, ce courant lancé par le peintre Joachim-Raphaël Boronali en 1910 ? Non ? Normal, ce courant n’a jamais existé et n’est autre qu’un gros prank monté de toutes pièces par un journaliste bien décidé à montrer tout le mal qu’il pense des nouveaux peintres à la mode en faisant exposer ni vu ni connu une peinture qui est en fait réalisée… par un âne.

Roland Dorgelès – Wikimedia Commons

Le jeune journaliste Roland Dorgelès a beau avoir fait les Beaux-Arts, il fait partie de ceux qui en ont ras le steak de voir des imposteurs autoproclamés peintres sortir de leur chapeau de nouveaux courants artistiques. Un grand n’importe quoi aux couleurs criardes dépourvu de toute technique contre lequel s’érigent pas mal de critiques depuis quelques temps. D’ailleurs, le savais-tu, le terme d’impressionnisme vient de la bouche d’un des confrères de Dorgelès, qui l’a inventé pour tourner en ridicule la prétention de ces nouveaux peintres « de pacotille » dont les œuvres cherchent juste à faire le buzz, comme on dit.

D’ailleurs, se dit Dorgelès, ces croûtes sont tellement mal peintes qu’elles pourraient être l’œuvre d’un âne… Eurêka ! Le journaliste décide de tourner en ridicule la grosse arnaque que sont ces « pseudo artistes » en faisant réaliser une peinture par un âne, peinture qu’il fera ensuite exposer au Salon des Indépendants, the place to be pour les artistes branchouilles de l’époque. Pas de jury, pas de récompense, juste une liberté de créativité totale, contrairement au poussiéreux Salon officiel so Louis XIV et tellement mainstream.

Et ça tombe bien, Dorgelès a un sacré réseau dans le milieu pour réaliser son coup de bluff totalement loufoque et grinçant, un prank comme on les aime quoi (celui de Mary Toft était fort inspiré également). Comme beaucoup d’habitants de Montmartre, il connait bien Frédéric Gérard, aka le Père Frédé, tenancier du Cabaret Le Lapin Agile. D’ailleurs, lui aussi est un peu artiste : armé de son violoncelle ou de sa guitare, il chante des romances ou des histoires du temps, même si ton talent était lui aussi sujet à débat. Toujours est-il que notre brave Frédé, outre son singe, son chien, son corbeau et ses souris blanches, possède également un âne, appelé Lolo, avec lequel il arpente les rues du coin pour vendre du poisson histoire d’arrondir les fins de mois. C’est alors que Lolo, dont le talent artistique avait été jusque-là injustement ignoré, est repéré par Dorgelès pour réaliser ce qui sera le point d’orgue du Salon des Indépendants. Sacré Lolo. Le 8 mars 1910, Dorgelès emprunte l’âne au Père Frédé et le place dos à une toile où il a au préalable réalisé une ébauche de paysage, puis fixe un pinceau trempé de peinture à la queue de l’âne. Plusieurs témoins sont conviés à la fête, dont un huissier de justice, un certain maître Brionne, et le prodige s’accomplit : à chaque fois que l’on donne une carotte à l’âne, il remue tant et si bien la queue contre la toile qu’il réalise sans le savoir une œuvre d’art moderne.

Lolo, en train de réaliser son oeuvre d’art… – Wikimédia Commons

Le paysage, intitulé Et le soleil se coucha sur l’Adriatique, est alors présenté au Salon des Indépendants et attribué à un jeune peintre italien du nom de Joachim-Raphaël Boronali, comme l’atteste la signature « J R BORONALI » en bas à droite de la peinture. Ce jeune peintre, dont personne n’a pourtant jamais entendu parler, n’en manque pas moins d’ambition puisqu’il entend à travers cette œuvre lancer un nouveau courant artistique, « l’Excessivisme », dont Dorgelès fait carrément parvenir à la presse un faux Manifeste bourré d’ironie dont voici un extrait : « brisons les ancestrales palettes et posons les grands principes de la peinture de demain. Sa formule est l’Excessivisme. L’excès en tout est un défaut, a dit un âne. Tout au contraire, nous proclamons que l’excès en tout est une force, la seule force… »

Et voilà l’oeuvre d’art de Lolo, pas mal hein ? – Wikimédia Commons

Bon, le prank a beau être bien ficelé, la plupart des gens ne sont pas dupes et le tableau est exposé dans la salle 22 réservée aux « peintres humoristiques ». Toujours est-il que Dorgelès a réussi son pari audacieux en tournant au ridicule l’institution la plus courue de l’art moderne ainsi que ses organisateurs, contraints malgré eux d’exposer l’œuvre pour ne pas bafouer les statuts du salon.

« La fontaine », de Duchamp – Wikimédia Commons

Un énorme coup de com’ qui a forcément inspiré Marcel Duchamp lorsqu’il tente de faire exposer 7 ans plus tard une « sculpture » intitulée Fontaine, à savoir un urinoir portant la signature d’un certain « R Mutt ».

Quant à notre cher Lolo, on le retrouve hélas noyé quelques années plus tard. La légende raconte que la brave bête se serait donnée la mort… Heureusement, plusieurs artistes contemporains se sont chargés d’honorer sa mémoire en reprenant le procédé de Dorgelès, désigné a posteriori comme un véritable avant-gardiste.
De quoi lui faire sacrément grincer les dents de là où il est ! C’est ainsi que pompant son prank, rebaptisé performance, Ben (Benjamin Vautier de son vrai nom) puis Alain Biet collaborent en 2012 et en 2013 avec « Lolo II » et « Lolo III », ânes dont les queux ont respectivement réalisé Et le soleil s’endormit sur Nice suivi de Et le soleil s’endormit sur la Loire. Du coup, je sais pas toi, mais au bout de l’histoire, j’ai toujours pas compris qui se moque de qui entre les journalistes, les institutions, les vrais et les faux artistes. Et c’est justement ça qui rend le prank de Lolo l’âne aussi savoureux et toujours d’actualité… Parce que des artistes un peu perchés, c’est pas ce qui manque !

Pour aller plus loin :
Les croix de bois, de Roland Dorgelès
Bouquet de bohème, de Roland Dorgelès
Vacances forcées, de Roland Dorgelès
Sur la route mandarine, de Roland Dorgelès
D’une guerre à l’autre, de Roland Dorgelès

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