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Fallen Astronaut, l’art lunaire

Le 5 octobre 2017 par Doc Seven (897 vues)

Toi aussi, tu imaginais la surface de la Lune comme un désert sinistre dont seuls quelques téméraires ont pu fouler le sol au péril de leur vie… ? Eh bien non, sache que la Lune n’est pas si triste et déshumanisée que cela, car l’art aussi a entamé en 1971 sa conquête spatiale sous la forme d’une sculpture réalisée par l’artiste belge Paul Van Hoeydonck : Fallen Astronaut. 

Paul van Hoeydonck (peint par Willy Bosschem) – Wikimedia Commons

Bon évidemment, pour des raisons pratiques évidentes, tu te doutes bien que le Fallen Astronaut n’a pas été réalisée sur place mais bien sur Terre, pour être ensuite déposée sur la Lune par l’équipage d’Apollo 15 en personne. Un comble pour l’artiste qui n’a donc jamais pu voir de ses propres yeux son œuvre exposée (un peu comme les poilus de la première guerre mondiale qui n’ont jamais vu les expositions consacrées à leur art des tranchées) ! Avant même l’ultime voyage de sa sculpture, l’artiste a dû faire face à des contraintes inédites dans l’histoire de l’art, liées au lieu d’exposition pour le moins atypique auquel il destinait sa sculpture. Son désir assez fou de réaliser une statue pour la Lune est directement lié à la conquête spatiale américaine, car c’est suite à sa rencontre avec les membres de l’équipage américain de la mission Apollo 15 en juin 1971 que 

Le module lunaire d’Apollo 15 – Wikimedia Commons

Paul Van Hoeydonck a cette idée folle de concevoir une oeuvre non pas seulement hors des institutions artistiques traditionnelles, mais hors de la Terre tout court !
Or, comme tu le sais, la Lune a son petit caractère : pas de pesanteur ni d’atmosphère, des variations climatiques extrêmes, sans compter les fois où la demoiselle décide de s’éclipser… Sur le conseil de spécialistes, l’artiste belge conçoit une sculpture légère et solide, réalisée dans un aluminium qui tient le choc aussi bien par 100° le jour que par -150° la nuit.

 

Un sacré challenge technique.  Sans parler de la pression créative ! Que peut bien réaliser un être humain à l’attention d’un espace extra-terrestre, quelle signification ce geste microcosmique peut-il avoir au regard de l’immensité lunaire et de celle, astronomique, de l’univers ?

Visiblement assez terre-à-terre, notre sculpteur belge ne cherche pas midi à quatorze heures.
La sculpture, haute de 8,5 centimètres, représente un astronaute qui incarne l’être humain dans son ensemble, à l’image de l’universalité du lieu : ce petit bonhomme métallique ne porte aucune marque de genre, de nationalité ni d’appartenance ethnique.

Du coup, je ne sais pas ce qu’il en est pour toi, mais le Fallen Astronaut me fait davantage penser à un Buzz l’éclair argenté qu’à un astronaute…

D’ailleurs, si l’envie t’en prend et que tu as une navette spatiale dans ton garage, voici les infos pratiques pour rendre une petite visite à notre astronaute solitaire : après bien 384 000 km de route, tu devrais apercevoir le sol lunaire. Là, cap sur le massif des Apennins ! Et j’ai bien dit Apennins, ne va pas te perdre dans les marais de la Putréfaction (si, si, ça existe vraiment et c’est juste à côté)… Ensuite il ne te reste qu’à foncer droit sur le Mont Hadley. Une fois atterri, ou plutôt aluné, il te suffira de chercher quelque chose et a priori ça ne pourra être que ça. Pour les sans-dents qui n’auraient pas les moyens de s’offrir ce grand bol d’art, sache que la statue a tant fait parler d’elle qu’une reproduction a été réalisée dès 1972 par le même sculpteur et exposée au National Air and Space Museum à Washington.

En réalité, l’histoire est moins rose qu’il n’y paraît, car en pleine Guerre Froide, le conflit qui divise le monde en 2 blocs pro US vs pro URSS entre 1947 et 1991, l’heure n’est pas vraiment à l’art pour l’art, aussi bien sur la Lune que sur la Terre. En effet, la course à la conquête spatiale est depuis le début du conflit un des leviers symboliques préférés des deux ennemis jurés pour jouer à qui a la plus grosse. On parle de fusées… bien entendu.

David Scott – Wikimedia Commons

Entre le sculpteur belge et le chef d’équipage de la mission Apollo 15, David Scott, c’est donc un peu l’histoire de la poule et de l’œuf pour savoir qui est réellement à l’origine de cette oeuvre atypique. Car comme par hasard, trois semaines après la rencontre avec le sculpteur, l’équipage d’Apollo, marqué par la disparition de trois cosmonautes russes, propose d’utiliser la statue de Paul Van Hoeydonck pour rendre hommage à leurs confrères soviétiques. Oui, en 1971, nous sommes en pleine « Détente », période de la Guerre Froide où les relations entre USA et URSS se dégèlent, du moins d’un point de vue symbolique.

 

En effet pendant la Détente, les dirigeants des 2 blocs opposés se rencontrent, signent des traités et collaborent sur des projets économiques, scientifiques, sportifs et culturels.
Dans ce contexte, quelle meilleure manière d’enterrer la hache de guerre que d’aller planter sur la Lune une plaque commémorant la disparition en mission des cosmonautes américains et russes ? Et tout ça sans mention de leurs nationalités respectives, mais à la place, une statue d’astronaute dont les traits universels incarnent les « tombés pour l’espace » par-delà les frontières politiques ?

Je ne sais pas ce que t’en penses, mais ça sent l’appropriation politique à plein nez… d’autant que l’artiste a clairement exprimé (en vain) son désaccord sur plusieurs points. Et pas des moindres : Van Hoeydonck a plusieurs fois fait savoir qu’il n’était pas d’accord avec le nom de Fallen Astronaut ni avec la façon dont elle a été disposée (couchée alors que le sculpteur la voulait debout).

Unique oeuvre d’art lunaire, le « fallen astronaut »… qui n’aurait pas dû s’appeler ainsi– Wikimedia Commons

S’ajoute à cela le fait que sous prétexte d’éviter une commercialisation de l’espace, on n’a même pas ne serait-ce que mentionné le nom de l’artiste au moment où l’équipage a déposé son oeuvre sur la Lune ! Mais comme tout vient à point à qui sait attendre, on a quand même accordé à l’artiste l’honneur de présenter la réplique de sa statuette au public un an après la réalisation de l’originale…

Bon, on est d’accord, les circonstances de la création du Fallen Astronaut sont pas super nettes. Toujours est-il que cette œuvre est l’unique à ce jour à avoir été conçue selon des contraintes littéralement extra-terrestres et à avoir pu se payer rien moins que la Lune pour elle toute seule en guise de lieu d’exposition ! Aux dernières nouvelles, notre cosmonaute miniature se porte toujours bien… et va bientôt avoir une petite sœur, puisqu’une artiste française, Anilore Banon, est en plein travail pour envoyer une de ses sculptures sur la Lune d’ici 2019…

Commentaires - 3 Ajouter un commentaire

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max
8/10/2017 à 21h00
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A la troisième ligne après la photo de David Scott tu as fait une faute, tu as mis "DE d'aller planter" .
    Margaux
    10/10/2017 à 11h56
     Répondre
    Merci c'est corrigé !
Sevinc
11/10/2017 à 21h25
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La pesanteur est faible sur la Lune, mais elle n'est pas nulle. (ligne 23) Merci Doc pour ton travail, à bientôt.